"Même réveillée, je me sens toujours aussi apaisée. Comme si, en rêve, j’avais réellement emprunté une voie dont je connais désormais le chemin".
15 octobre 2009
Je voulais parler de la soirée d’hier passée chez Valentine, mais c’est la première fois que je n’arrive pas à me réveiller alors que je suis levée depuis plus de deux heures. Aujourd’hui, c’est samedi, je lézarde à l’appart. Je dois juste faire le ménage et des courses. D’habitude je fais tout le matin : le ménage d’abord, puis les courses pendant que le sol sèche, ce qui me libère le reste de la journée. Mais ce matin, même si j’ai les yeux ouverts, je ne parviens pas à quitter le rêve de cette nuit.
C’était beau et je l’ai vraiment vécu. Je me sentais comprise, très respectée et aimée. Je me sentais m’épanouir démesurément à mesure qu’il répétait mon prénom. Il était sublime.
Je ne sais plus comment le rêve a démarré. Je sortais du travail ou quelque chose du genre. En tous cas, j’en avais marre de ma journée. J’étais sur le chemin de l’appart et je voulais aller retrouver Monsieur Lafont… Et une voie se faisait en moi : celle que j’allais parcourir jusqu’à lui pour me livrer. Je ne voulais plus me cacher, ni étouffer ce que je ressentais si intensément en secret. D’ailleurs, je ne comprenais plus à quoi ce secret avait bien pu tenir jusque-là. C’était étrange, il n’y avait rien qui s’opposait à ce que je désirais. Il n’y avait pas d’interdit. Dans mon rêve, je crois qu’il n’était pas prof ou que je n’étais pas étudiante. Il était seulement plus âgé que moi. Il n’y avait rien pour m’empêcher de me déclarer, en dehors de ma propre volonté. Je me sentais soulagée de savoir que je pouvais me confier si je le voulais, qu’il me suffisait de le décider. Je n’avais pas peur de ce qu’il pourrait en penser ou dire. C’était vraiment bizarre, c’était comme si j’étais entièrement livrée à la sensation d’être libre.
Puis, j’étais près de lui qui dormait, étendue dans son lit où j’étais venue le troubler en pleine nuit :
— Monsieur Lafont ?
Il ne répondait pas, mais je le savais réveillé, car sa respiration changeait. Je m’amusais intérieurement du sort que je lui réservais. Je m’apprêtais à l’extirper de son sommeil et je m’y appliquais. Ma voix se faisait douce, je parlais très bas, à tel point que plusieurs de ses éclats étaient imperceptibles. Je composais avec le silence et l’envie ardente de me faire entendre. J’apprenais à faire doucement, je voulais le réveiller très délicatement et je trépignais conjointement de le faire. Je me préparais à contrarier son repos et je frémissais de ce que j’allais éveiller en lui. J’appréhendais le surgissement de sa présence. Je voulais qu’il m’en veuille, qu’il me veuille éperdument. J’insistais sur un ton qui m’agaçait moi-même :
— Monsieur Lafont…
Il se mit à bouger et je devinai qu’il se tournait vers moi, toujours sans un mot. Dans l’obscurité je ne pouvais savoir si ses yeux étaient clos ou non. Pourtant je sentais l’intensité de son regard percer dans ma direction. Il était si près que j’en tremblais. La chaleur de son parfum me foudroyait, la proximité que l’on osait était folle. Par crainte de perdre l’instant, je ne parvenais pas à me fendre d’un geste vers lui. Je ne le touchais pas, mais je voulais l’atteindre :
— Monsieur Lafont, pardon… Pardon…
Désormais lancée, je poursuivais en joignant le geste à la parole, je faisais bien plus que me confier, je me livrais tout entière :
— Pardon, je suis en train de me caresser…
Mes mains allaient au même rythme que la progression lente de ce que j’étais en train de lui dire. Mon corps entier se tortillait. La pulsion m’assaillait violemment et avec profondeur. Mes seins se dressaient et je les sentais enfler démesurément. Je glissais sur la pente d’un plaisir que je voulais lui offrir :
— Je m’excuse pour mon attitude… Humm… J’ai 22 ans et vous ? Quel âge avez-vous ?… Vous me plaisez tant… Pardon, oh, attendez. Je, je…
J’étais sur le point de glisser deux doigts en moi et je m’y refusai, sachant pertinemment qu’il me serait ensuite impossible de ne pas frénétiquement me faire jouir l’instant d’après. J’étais délicieusement tiraillée entre le désir de prolonger l’instant et le feu qui m’envahissait.
Il n’y avait que moi qui parlais, son silence était total. Je percevais sa présence impassible, suspendue à ce que je pourrais bien lui dire. Je me sentais attendue, jaugée, prenant soudainement le risque d’être jugée puis condamnée. Mais il m’écoutait au plus près de ce que je n’avais jamais osé confier. Je chuchotais :
— Je veux jouir dans vos bras. Monsieur Lafont…
Les draps se sont mis à bruisser, il se déplaçait. J’implorais l’invisible que ce soit vers moi.
Je sentis d’abord la chaleur de ses bras m’entourer. Même dans l’obscurité, je percevais l’empreinte aveugle de son regard dans le mien, puis le contact fou de sa peau sur chacun de mes pores. Il me tira à lui et ma pensée s’évanouit. Mes mains perdirent un instant le chemin instinctif de mon entrée. Je remontai mes cuisses et me gagnai cette fois-ci, pleinement. Mes doigts me prenaient comme jamais je ne l’avais fait. Je ne me laissais aucun répit, les allers-retours que je m’assenais se faisaient de plus en plus rapides et ardents, jusqu’à briser ma voix qui murmurait :
— Hum… Je peux jouir ? Monsieur Lafont, je peux jouir ? Je veux dire votre prénom… Je l’ai déjà fait plein de fois vous savez. Serre-moi.
Je voulais me confondre en excuses puis tout perdre. Entre les gémissements qui sortaient de ma bouche et qui me dépassaient, je l’entendais susurrer :
— Rose, Rose, Rose…
Pour la première fois, je me suis sentie éclore jusqu’au cœur.
Même réveillée, c’est encore ce que je ressens. Je me sens toujours aussi apaisée. Comme si, en rêve, j’avais réellement emprunté une voie dont je connais désormais le chemin.
15 octobre 2009 soir
Le prochain TD avec M. Lafont est dans un peu plus d’une semaine. Pour autant, nous savons déjà qu’il sera dédié à la constitution de sous-groupes pour la passation des entretiens dont il a commencé à parler. Lors de ces prochains TD, nous ne serons qu’une trentaine d’étudiants, du moins d’étudiants présents. Je sais que je vais devoir l’affronter, ne serait-ce que par le fameux tour de table que tout le monde déteste.
Le TD est mardi dans dix jours, il y a des chances que mon rêve au sujet de M. Lafont soit passé dans l’oubli d’ici là. Mais, je sais aussi qu’une fois face à lui, il pourrait revenir subitement comme si j’y étais. C’est le genre de truc qui m’arrive et sans prévenir.
Mes rêves ne sont pas inconséquents. Ils sont aussi forts que mes désirs.
Je suis à dix jours du TD et, malgré moi, j’élabore l’architecture d’une vengeance. J’ai l’envie furieuse de percer son indifférence, de m’approcher encore plus près de lui comme d’un précipice que l’on cherche à sonder. J’ai envie de m’approcher de pleins de petites morts et de leurs voluptés.
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