#3 Le cap

 

 

“La trace d’un rêve n’est pas moins réelle que celle d’un pas.”

G. Duby

 

 

11 octobre 2009

 

Alors là, il faut que je raconte. Je ne peux pas rester avec ça. Valentine va me prendre pour une folle si je lui en parle. Et puis elle flashe clairement sur ce prof elle aussi, comme beaucoup d’autres. Ce qui contribue à m’agacer d’ailleurs, je suis très peu originale sur ce coup-là.

 

J’y ai pensé toute la journée et, comme une idiote, j’avais oublié mon carnet. C’est toujours pareil, on dirait que je fais exprès. Lorsque le moment que j’attends impatiemment se présente, je perds mes moyens.

J’ai vraiment peine à me rendre compte de ce qu’il s’est vraiment passé. Depuis plusieurs semaines, M. Lafont habite quelques-uns de mes rêves, et ce pour mon plus grand plaisir. Jusque-là, pas de problème. À cause de ces rêves très brûlants, il m’arrive d’être troublée lorsque j’ai affaire à lui. Ce qui est, certes, plus gênant pour moi, mais c’est tout. Par contre là, ce matin, je crois que j’ai passé une sorte de cap qui m’engage sur une voie que je redoute autant qu’elle m’aspire.

 

Je ne sais même plus ce qu’il m’a dit ce matin en TD ; je crois que c’était au sujet de la feuille d’émargement ou pour récupérer des copies, je n’ai même pas pu écouter.

 

Au TD de ce matin, qui a duré une éternité, M. Lafont a exposé une partie de ses travaux, expliquant les suites qu’il souhaitait donner à sa recherche et comment la promo de cette année pouvait y participer. Il a parlé surtout logistique et organisation, étant donné que nous sommes plus d’une centaine d’étudiants, répartis en sous-groupes par demi-journée et qui alternent d’une semaine sur l’autre. Comme il s’agissait surtout de détails organisationnels et que je m’en fous, je me suis laissée aller à rêvasser. J’ai profité pleinement de la perspective que j’avais depuis le fond de la salle de cours pour alternativement l’observer et écouter les vibrations physiques de sa voix, jusqu’à m’imaginer les sentir courir sur ma peau. Je m’amusais sensiblement et en secret.

 

Puis, à mesure de ce petit jeu de discrétion, j’ai ressenti une sorte de colère à me laisser aller ainsi. Parce que cette fois-ci, je rêvais, mais en étant bien éveillée et en plein cours. Je mesurais combien je me sentais séduite par un homme qui ne m’avait même pas remarquée. J’étais insignifiante pour lui alors qu’il occupait mes pensées. Subitement, je me suis mise à le détester en même temps que je le désirais. Ce mélange de sentiments ne me quittait pas, malgré la progression lente du cours, que je trouvais de plus en plus interminable. Je soufflais, tapotais du pied sur le barreau de chaise près de moi, je toussais lorsqu’il précisait son propos ou cherchait à le souligner. Je voulais l’interrompre au moins aussi brutalement qu’il envahissait mes pensées. Ces petits signes d’agacement me gagnaient jusqu’à me pousser : je me suis subitement levée en plein TD !Je m’insurgeais contre tout ce qui m’assaillait. À défaut de m’entendre, je voulais qu’il me voie.

 

Je me tenais droite comme le plus grand des I au milieu d’une marée de semblables dont je voulais me distinguer. Le plus insolemment que j’ai pu, j’ai emprunté le chemin vers la sortie, qui passait devant son bureau. Pour gagner le passage central vers la sortie, j’ai commencé par me déplacer très lentement le long de la rangée de tables où je me trouvais, faisant avancer l’un après l’autre la dizaine d’étudiants qui s’y étaient installés. Je prenais mon temps en regardant le sol ; les pieds de chaises crissaient sur le lino. La plupart des étudiants étaient indifférents, mais d’autres s’agaçaient du déplacement que je leur demandais. « Excuse-moi ». Beaucoup devaient aussi ramasser les affaires qu’ils avaient étalées au sol. Alors, je m’adressais à eux, juste assez fort pour parasiter le cours : « Désolée, je dois sortir. » ; « Pardon, merci. »

 

Lorsque je me suis retrouvée seule dans l’allée principale de la salle, non loin du bureau de M. Lafont, j’ai dû renoncer à l’envie impérieuse de regarder dans sa direction pour sonder la portée de ce que j’étais en train d’accomplir. Je ne quittais pas des yeux la porte de sortie que je m’apprêtais à franchir. Je ne savais pas ce que j’allais faire de l’autre côté de cette porte, mais je savais que j’allais y rester suffisamment longtemps pour que ce départ de cours semble justifié.

 

Après la pause de cours, j’ai regagné l’assemblée en dernier. J’ai rejoint lentement ma chaise, faisant à nouveau déplacer ceux qui étaient assis sur ma rangée et qui, cette fois, râlaient en grande majorité : « Si tu veux fumer ta clope ou aller faire pipi, y a des moments pour ça ! »

 

À la fin du cours, une fois dans l’allée centrale de la salle, je traînais volontairement pour prolonger l’instant que je vivais non loin de lui qui était encore derrière son bureau. Les yeux rivés au sol, je feignais de chercher à tâtons un bouquin au fond de mon sac. Je cherchais quelque chose que j’aurais pu lui jeter en bouquet au visage. Je me perdais dans ce que je voulais lui opposer sauvagement.

 

Et c’est là, à ce moment le plus confus de ma vie, qu’il s’est adressé à moi. Du moins qu’il a regardé dans ma direction et qu’il a parlé. Je suis incapable de faire une phrase avec ce que j’ai entendu. Seuls quelques mots sortis de sa bouche ont échappé au naufrage dans lequel j’étais en train de sombrer.

 

Il a dit quelque chose et, la rage au ventre, j’ai tourné les talons avec toute l’arrogance qu’il me restait, puis je suis partie.

 

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Commentaires

Aldo Rossman
il y a un an

Les travaux pratiques de la séduction commencent à l'âge des études. Normal avec un prof magnétique. Mais ce que cela produit est encore incertain.

ElleM
il y a un an

Séduire est un art, paraît-il. Rose, personnage pourtant très sûre d'elle, n'en est pas moins balbutiante dans certains domaines. Et ce à tous les âges de la vie.