Le cœur de Rose
22 septembre 2009
En ce moment, je me sens vraiment bizarre. À cause de mon jeune âge que l’on me renvoie un peu trop souvent à mon goût ces derniers temps, je me sens encore plus incomprise. Je sais que je n’ai que 22 ans et qu’à cause de cela, on ne considère pas mon avis comme légitime sur pas mal de questions, en dehors de celles que l’on me pose, bien évidemment. Et puis je commence à comprendre que l’on ne souhaite pas nécessairement m’entendre quand il s’agit de m’exprimer vraiment. Je pense à ma mère et à nos engueulades terribles. Il était et il est encore impossible de dialoguer avec elle, bien que je sois partie de la maison. Et pour aller loin en plus ! En bonne anthropologue en herbe que je suis, je suis partie aussi loin que j’ai pu en m’organisant deux années à l’étranger après mon bac, et ce, sans aucune aide. Elle pourrait au moins le porter à mon crédit, mais non. Ma mère aime avoir raison et c’est aussi ce qu’elle m’a enseigné.
Il n’y a pas que ma mère, il y a aussi tous les autres, comme ceux que je croise à la fac. J’ai du mal avec les faux-semblants, certes utiles et flatteurs pour celles et ceux qui savent le mieux s’en servir, mais si stériles. Tout me semble feint et peu fiable. La plupart de mes amis sont paumés dans leurs cursus universitaires et sont venus en anthropo parce qu’ils ont vu de la lumière. Je ne comprends pas ce qu’ils font ici en deuxième année d’un parcours dont ils disent se contrefoutre et dont ils envisagent pourtant la suite. C’est sympa de sortir avec eux, de discuter de temps en temps, mais c’est tout. Quand il s’agit de parler, il n’y a que Valentine qui tienne à peu près la route. Elle est focalisée depuis pas mal de temps sur la énième passation de son permis. Je lui fais bosser son code en long, en large et en travers, lui opposant des questions encore plus fourbes que celles de son manuel de conduite. On rigole bien ensemble. Je sais aussi que je peux compter sur elle. Excepté Valentine, les personnes qui sont susceptibles d’être plus adultes et que je côtoie sont en fait mes employeurs ou mes parents ! La solitude ! Je m’ennuie terriblement. Quand j’adore ce que je fais, je n’ai personne avec qui le partager vraiment. Les journées sont de plus en plus longues et lassantes. J’ai envie d’autre chose, mais je ne sais pas de quoi.
À certains moments de la journée, je suis surprise par la sensation de vide que je ressens. C’est arrivé encore hier, en plein cours de je ne sais plus quoi. Je songeais que, tous autant que nous étions dans l’amphi, ce que l’on entendait devait être à peu près la même chose que le groupe d’étudiants précédent le nôtre, ainsi que le suivant. Que, d’une année sur l’autre, ces cours ne devaient changer que sensiblement, étant donné la lenteur avec laquelle avançait la recherche et qui me laissait plutôt indifférente en ce moment. Moi, indifférente, alors que dès la fin du collège je savais répondre sans hésitation aux questions qu’osaient poser sérieusement les profs aux enfants que nous étions : « Que veux-tu faire plus tard comme métier ? — Je veux être anthropologue. » Et très curieusement, alors que j’étais l’une des rares élèves à savoir répondre sans hésiter, allant jusqu’à étayer mon choix, ma prof principale me répétait : « Prends le temps de réfléchir ! » Ça veut dire quoi, ça ? Ma réponse devait tout de même la satisfaire puisqu’elle pouvait au moins cocher sa case « filière générale » sur mon dossier d’orientation scolaire. Je veux être anthropologue depuis le collège, depuis que je sais ce que ça veut dire et ça n’a jamais changé.
J’ai la sensation d’avoir toujours su avec force ce que je voulais. Ce qui me met parfois mal à l’aise. La réaction de la plupart des gens qui me questionnent sur mes envies m’a toujours interrogée : « Oui, ben tu verras bien », « On n’a pas toujours ce que l’on veut », « C’est bien de savoir ce que l’on veut, c’est déjà ça »… Mais qu’est-ce que cela signifie au juste ? Que faut-il donc répondre à la question « Que veux-tu ? » : « je ne sais pas » ? Ou « excusez-moi de vous demander pardon, mais j’aimerais bien faire ceci ou cela ? Je peux en avoir envie ? Vous permettez ? » Merde ! J’ai toujours l’impression que c’est moi qui ne suis pas à la bonne place alors que ce sont les autres qui ne sont même pas foutus de répondre personnellement aux questions qu’ils me posent. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent et ça les emmerde d’être face à quelqu’un pour qui cela ne fait aucun doute.
Au lycée, je pensais que les filières générales étaient trop générales pour captiver qui que ce soit. Avec mes amies, on se fichait un peu de tout parce qu’au lycée tout nous y poussait. Le désintérêt des profs, la futilité de nos centres d’intérêt, la désillusion ambiante sur les soi-disant débouchés post-bac. Je rêvais de passer mon bac pour commencer enfin les études que je voulais.
Maintenant, j’y suis : je suis en deuxième année d’anthropologie. Ce que j’apprends dépasse largement ce que j’imaginais. Mais maintenant que j’y suis, on dirait que je veux autre chose. Pourtant, il n’y a rien d’autre que j’ai désiré si fort et si longtemps qui ne m’anime. Beaucoup de mes amis sont étudiants à la fac pour profiter de la flexibilité des emplois du temps et combiner leur statut d’étudiant avec d’autres activités qui les avantageraient, selon eux. Une poignée est ici en attendant de passer des concours accessibles à partir de la licence. Ce qui est le cas de Valentine. C’est l’une des rares personnes à ne pas être trop paumée dans la marée humaine des deuxièmes années, qui n’a pas vraiment diminué par rapport aux premières. Cette année, c’est la première fois que je me demande ce que je vais faire avec un master d’anthropo. Je ne sais pas faire autre chose que ce que j’aime. J’ai choisi ce cursus que je finance par moi-même. J’ai organisé ma vie étudiante autour de ce planning à trous. Et tout me semble futile, comme si tout tenait au seul fil de ma volonté. C’est parce que les choses autour de moi semblent si inconsistantes que je m’aguerris. Je ne veux pas faiblir. Les autres se promènent et je ne sais pas faire autre chose qu’avancer.
C’est la toute première page de mon tout premier journal. J’ai dû me résoudre à en acheter un parce que je veux pouvoir l’emporter partout et discrètement. J’y dépose ce que je veux, quand je veux et à ma façon. Ici, je suis libre. Libre de poser enfin quelques mots au sujet de ce prof dont la seule vue indécente devrait être interdite à celles qui, comme moi, ne manquent pas d’imagination.
M. Lafont… c’est comme s’il m’absorbait. Lorsque je croise ce prof, cet homme, et même rien qu’en y songeant, il me fait perdre mes mots et le répondant que j’ai l’habitude d’opposer si hâtivement. S’il ne me désarçonnait pas ainsi, j’aurais commencé ce journal en parlant de lui.
C’est aussi à cause de lui que j’ai acheté ces carnets. Sans le savoir, c’est comme s’il me faisait grandir. Et, pour la première fois, quelqu’un me fait écrire.
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Commentaires
La fin du lycée, le début des études, c'est une époque charnière dans une vie, celle où on se cherche encore, c'est l'époque des ambivalences. On sent déjà une belle sensibilité, que vient perturber l'arrivée du prof à la fin. Mais ce n'est pas le mot de la fin.
C'est loin d'être le mot de la fin, en effet ;-)