Le parfum

Un récit avec un peu de sucre, sans épice. 

« Et puis vient l’instant matinal que je préfère, un de ceux qui s’évanouissent puis collent à la peau ».

Un texte écrit pour un défi d'écriture.

 

 

J’ouvre les yeux sur le paysage que peint le printemps derrière la baie vitrée, côté jardinet. De minuscules nuages perchés sur des tiges de vert anis flottent à quelques centimètres au-dessus du gazon. Des petites nuées de fleurs légères comme l’air, qui laissent le vent tout faire.

Il est 6 h 01.

Les bulles d’eau qui éclatent contre la paroi du verre de la bouilloire, au petit matin : c’est le son que je préfère.

L’eau gronde et tout est calme. La théière électrique cliquette et, de la main droite, je démarre l’enchaînement du ballet. J’attrape la bouilloire par la poignée et inonde le sachet de thé froissé tout au fond de ma tasse. Il se gonfle à mesure que le niveau monte, il se gorge d’un bain frémissant d’eau douce. Il y flotte.

Le bruit métallique du grille-pain tinte et les tartines sautent. Oui, je ne l’ai pas dit, mais dans cette danse, pas un instant ne passe sans que je ne fasse rien. Pendant que l’eau bout, je fais griller des tartines, pendant que le thé infuse, je beurre l’ambre d’un pain de mie… et ainsi de suite, au gré des envies que dicte mon palais.

Je passe sur la dégustation. Je reprends la danse.

Je file et grimpe tout en haut des escaliers. Je retrouve ma chambre. Les draps froissés, les piles de linge pliées. J’ouvre la baie vitrée : petites fleurs et autres légèretés, entrez.

Je file jusqu’à la salle de bain. Moi aussi, je veux me plonger dans l’eau douce. Mais le matin, pas de bain. Une pluie fine sous la douche.

Une fois passée la pluie, je m’enveloppe dans les fibres épaisses d’une serviette, m’y enfouis et me cache. Pas envie de voir le monde en face.

Une tenue de circonstances, toujours boulot et météo dépendante. Sous la sobriété imposée du jour, je suis femme.

Et puis vient l’instant matinal que je préfère, un de ceux qui s’évanouissent puis collent à la peau. Face au petit meuble suspendu, je parcours d’un sourire la collection de flacons sur le bois des étagères… Voyons…

« Fantasmagorie », « La petite robe noire », « Rêverie », « Eau Sauvage », « Rose couture », « Amour », « Escale à Pondichéry »… Je passe à l’étagère du dessous : « Ce soir ou jamais », « Fourreau noir », « Vénus », « Poème », « Absolu », « L’heure bleue », « Eau des merveilles »… Je prends le temps de gambader dans le jardin des poètes… Alors, Mmm…

Sans trop réfléchir, pour ce matin, ce sera « Amour », mon préféré : aucune note de tête. Avec celui-ci, on entre directement en plein dans les notes de cœur avant d’atteindre le fond. Des fleurs de frangipanier, d’héliotrope et de cerisier s’épanouissent sur un bois de tonka. Une crème aux facettes de fruits et d’amande, enveloppée par la chaleur de la vanille. Puis en fond : la douceur laiteuse du riz.

Devant moi, de haut en bas, je fais une, deux puis trois pressions. Je dessine un petit nuage de brume où je me glisse : aller rapide et retour. De l’amour et de la gourmandise par bouffées. J’en prends plein les vêtements et les cheveux.

Ma bulle s’est évanouie.

Un autre coup d’œil vers le petit meuble et le coin de l’étagère du dessus : la toute dernière nouveauté en dose d’essai dont j’ai oublié le nom. Sous la lumière, les reflets d’or percent le petit tube de verre. J’ôte le minuscule bouchon strié de plastique et hume le parfum pour tester l’alliance. Des notes propres de jasmin et de bergamote, toujours sur un fond de vanille. Une belle affinité. Il est temps de se fondre l’un dans l’autre.

À l’aide de la petite tige cristalline que j’extrais du flacon, je trace un trait là où le cœur bat le plus fort : une strie discrète sur chaque poignet, intérieur des coudes et cou.

Un accord réconfortant de chypre et de vanille se met à fondre sur chacun de mes pores.

Le charme de la petite création du jour se dissipe, l’instant est doux. Et j’aime.

On toque à l’entrée puis on entre. Je l’autorise : on peut entrer après avoir frappé, si j’ai déverrouillé la porte. Je reconnais la voix de Morin qui tonne depuis le rez-de-chaussée :

— Bonjour, Vous êtes là ?…

Oui, je n’aime pas le tutoiement. Même si on se connaît, que l’on travaille ensemble et qu’on s’aime bien, ici c’est vous et puis c’est tout. Je devine qu’il est sur le seuil de la porte depuis lequel il lance à nouveau :

— …Vous êtes là, mon lieutenant ? On a reçu un appel. Violence domestique avec arme blanche. Il y a deux victimes, dont un mineur : un nouveau-né.

— J’arrive, dis-je, perchée tout en haut de l’escalier. Préparez-vous à partir avec Lefèvre et Blanchet. Je viens aussi.

Je dévale les marches jusqu’au rez-de-chaussée et ouvre grand la porte d’entrée sur le gris bleuté de la cour de la caserne, mine assortie. L’empreinte de mon arme fourmille sur ma cuisse. Ça sent le bitume et la rouille.

Sur moi, une brume plus fine que la rosée s’accroche à son nuage. Une petite nuée de coton que j’emporte avec moi et qui me fera la journée.

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